Virgile
woensdag 26 juli 2006 — Laatste toevoeging vrijdag 1 september 2006

La traduction de Joachim du Bellay

Principe de transcription

 

  La préface qui suit, ainsi que les divers extraits retenus, proviennent de l’édition suivante :

Le quatriesme livre de l’Eneide de Vergile, traduict en vers Francoys. La complaincte de Didon à Enée, prinse d’Ovide. Autres œuvres de l’invention du translateur. Par IDBA [Joachim du Bellay angevin], Paris, Vincent Certenas, 1552.

La ponctuation, la disposition et l’orthographe de l’édition utilisée ont été conservées. Les majuscules sont celles de l’édition ancienne, même quand l’usage actuel imposerait plutôt autre chose. La seule modification concerne l’emploi de i/j et u/v. Du Bellay, ou plutôt son imprimeur, n’utilise ni j, ni v. Pour la commodité de la lecture, nous avons restitué ces deux lettres, partout où l’usage actuel les imposait.

 

 Cette édition est consultable en mode image sur le serveur Gallica de la bibliothèque nationale de France.

 

Préface de la traduction

 

Au seigneur J. de Morel, Ambrunoys[1]

 

 

 

Je n’avoy jamais experimenté la doulceur des bonnes lettres (cher amy Morel) si non depuis que la fortune m’a voulu preparer tant de calamitez que je ne seray jamais las de remercier celuy, qui m’a donné la grace de les pouvoir supporter jusques icy. Je ne diray, par qu’elle diversité de malheurs s’est jouée de moy ceste cruelle arbitre des choses humaines : comme celuy, qui n’ignore telles complainctes estre aussi usitées, comme les occasions en sont ordinaires. Je diray seulement, que parmy tant de malheurs (contre lesquelz je ne sens ma raizon si forte, qu’elle m’eust peu armer de suffisante patience) le non moins honneste, que plaisant exercice poëtique m’a donné tant de consolation, que je ne puis encores me repentir d’y avoir perdu une partie de mes jeunes ans. Ce qui faict, que je porte moins d’envie à la felicité de ceux, qui pour destourner le cours de leurs fascheries, ou n’ayans (peult estre) autre occupation, passent le tems en je ne sçay quelz exercices, dont pour le mieux ilz ne peuvent recueillir, qu’un bref plaisir suyvy d’une longue repentance. Voyla toute la gloire, que pour ceste heure je pretens donner à la poëzie : afin que je ne soy veu trop hault louer l’artifice, ou j’ay employé une portion de mon industrie. Vray est, que n’ignorant, combien que le champ de poëzie est infertil, et peu fidele à son laboureur, auquel le plus souvent il ne rapporte que ronses, et espines, j’avoy occasion de n’y despendre mon labeur, si apres la gloire de celuy, qui depart ses graces ou bon luy semble, et ne les veult estre inutiles, je me feusse proposé autre fil, que l’honneste contentement de mon esprit, accompaigné d’ung je ne sçay quel desir (je n’auray honte de confesser mon ambicion en cet endroict) de tesmoingner à la posterité, que j’ay quelquefois, et non du tout ocieusement, vescu. Je me laisseray encor’abuser d’une si doulce folie, que de penser mes petiz ouvraiges avoir trouvé quelque faveur en l’endroict de ceux, dont le jugement à bien ceste auctorité de donner (s’il fault ainsi parler) droict d’immortalité à mes labeurs. Je diray d’avantaige, que ce n’est une des moindres felicitez dont les hommes se puissent vanter, que d’avoir peu en quelque liberal exercice faire chose agrëable aux Princes. Et quand la conscience de mon peu de merite m’auroit du tout retranché l’esperance d’ung si grand bien, si est ce (cher amy) que pour le droict de nostre amitié je prendray ceste hardiesse de me glorifier (en ton endroict seulement) d’avoir quelquefois par la lecture de mes escriz donné plaisir aux yeux cler-voyans de celle tant rare perle et royale fleur des Princesses, l’unique Marguerite de nostre âge[2] : au divin esprit de laquelle est par moy des long tems consacré tout ce, qui pourra jamais sortir de mon industrie. Ce sont les principales raizons, qui m’ont donné courage de continuer jusques icy en l’estude des choses que j’ay suyvies, non tant de ma propre election, que pour me laisser mon esprit languir en oysiveté : lequel je sentoy (à mon grand regret) assez mal preparé à l’estude des lettres plus severes. C’est pourquoy les moindres occupations, que me puissent presenter mes affaires domestiques, me retirent facilement de ce doulx labeur, jadis seul enchantement de mes ennuys : et qui maintenant de jour en jour se refroydist en moy par l’injure d ceste importune, qui m’aydant desja par une infinité de malheurs privé de toute autre consolation, tasche encor’ de m’arracher des mains ce seul plaisir, demeuré encore le dernier en moy, comme l’esperance en la boëte de Pandore. A l’occasion de quoy ne sentant plus la premiere ardeur de cet Enthysiasme, qui me faisoit librement courir par la carriere de mes inventions, je me suis converty à retracer les pas des anciens, exercice de plus ennuyeux labeur, que l’alegresse d’esprit : comme celuy, qui pour me donner du tout en proye au soing de mes affaires, tasche peu à peu à me retirer du doulx estude poëtique. Toutefois, pour n’abandonner si tost le plaizir, qui durant mes infortunes m’a tousjours pourveu de si souverain remede, je veux bien encor’ donner à nostre langue quelques miens ouvraiges, qui seront (comme je pense) les derniers fruicts de nostre jardin, non du tout si savoureux, que les premiers, mais (peult estre) de meilleure garde. Et afin, que le tout puisse rencontrer quelque grande faveur, je commençeray non par œuvres de mon invention, mais par la translation du quatriesme livre de l’Eneide, qu’il n’est besoing de recommander d’avantaige, puis que sur le front elle porte le nom de Vergile. Je diray seulement qu’œuvre ne se trouve en quelque langue que ce soit, ou les passions amoureuses soyent plus vivement depeinctes, qu’en la personne de Didon. Parquoy si un ung poëme, pour estre plaisant, et profitable, doit contenter les lecteurs de bon esprit, je croy que cestuy cy ne leur devra pas desplaire. Quand à la translation, il ne fault point, que je me prepare d’excuses en l’endroict de ceux, qui entendent et la peine, et les loix de traduire : et combien il seroit mal aysé d’exprimer tant seulement l’ombre de son aucteur, principalement en ung œuvre poëtique, qui vouldroit par tout rendre perïode pour perïode, epithete pour epithete, nom propre pour nom propre, et finablement dire ny plus ny moins, et non autrement, que celuy, qui a escrit de son propre style, non forcé de demeurer entre les bornes de l’invention d’autruy. Il me semble, veu la contraincte de la ryme, et la difference de la proprieté, et structure d’une langue à l’autre, que le translateur n’a point malfaict son devoir, qui sans corrompre le sens de son aucteur, ce qu’il n’a peu rendre d’assez bonne grace en ung endroict s’efforce de le recompenser en l’autre. Si j’ay essayé de faire le semblable, je m’en rapporte aux benins lecteurs non, que je me vante (je ne suys tant impudent) d’avoir en cet endroict contrefaict au naturel les vrays linëamens de Vergile : mais quand je diray, que je ne m’en suys du tout si eslongné, qu’au port, et à l’accoustrement de cet estranger naturalizé, il ne soit facile de recongnoistre le lieu de sa nativité, je croys que les equitables oreilles n’en devront estre offensées. Et si je congnoy que ce mien labeur soit agrëable aux lecteurs, je mettray peine (si mes affaires m’en donnent le loysir) de leur faire bien tost vir le sixiesme de ce mesme aucteur : car je n’en ay pour ceste heure entrepris l’entiere version, que tous studieux de nostre langue doivent souaicter d’une si docte main, que celle de Louis des Mazures[3], dont la fidele, et diligente traduction du premier, et second livre m’ont donné et desir, et esperance du reste. Je n’ay pas oublié ce, qu’autrefois j’ay dict des translations poëtiques : mais je ne suis si jalouzement amoureux de mes premieres apprehensions, que j’aye honte de les changer quelquefois à l’exemple de tant d’excellens aucteurs, dont l’auctorité nous doit (9) oster ceste opiniastre opnion de voulois toujours persister en ses advis, principalement en matiere de lettres. Quand à moy, je ne suis pas Stoïque jusques là. C’est encor’ la raison, qui m’a faict si peu curieusement regarder à l’orthographie, que je n’eusse laissée à la discretion de l’imprimeur, si je n’eusse preferé l’usage publiq à ma particuliere opinion, qui n’a telle auctorité en mon endroict, que pour si peu de choses je me veuille declarer partial, et connoiteux de choses nouvelles. Si quelqu’ung se fasce, que j’ay le plus souvent retranché l’s, aux premieres personnes, et en quelques motz qui pour la continuelle et longue suyte des ss concurrentes, semblent ung peu durs à l’oreille, quand j’entendray telle observation desplaire aux lecteurs, je prendray raison en payement, et ne seray point heretique en mes opinions. J’en dy autant de quelques mots composez, comme pié-sonnant, porte-lois, porte-ciel, et autres, que j’ay forgez sur les vocables latins, comme cerve pour bische : combien que cerve ne soit usié en termes de vennerie, mais assez congneu de noz vieux romans. C’est pourquoy ne voulant toujours contraindre l’escriture au commun usage de parler, je ne crains d’usurper (10) quelquefois en mes vers certains motz, et loquutions dont ailleurs je ne voudroi’ user, et ne pourroi’ sans affectation, et mauvaise grace. Pour ceste mesme raison, j’ay usé de gallées, pour galleres, endementiers, pour en cepandant : isnel, pour leger, carrolant, pour dansant, et autres, dont l’antiquité, suyvant l’exemple de mon aucteur Vergile) me semble donner quelque majesté au vers, principalement en ung long poëme pouveu toutesfois que l’usage n’en soit immoderé, je retourne à la translation du quatriesme de l’Eneide, que j’ay accompagnée d’une complaincte de Didon à Enée, immitée sur Ovide[4] : ce que j’ay faict, tant pour la continuation du propos, que pour opposer la divine magesté de l’ung de ces aucteurs à l’ingenieuse facilité de l’autre. J’ay encore adjousté ung epigramme d’Ausone[5], declarant la verité de l’hystoire de Didon, our ce qu’il me sembloit inique, de renouveler l’injure qu’elle a receu par Vergile sans luy reparer son honneur, par ce qu’autres ont escrit à sa louange. Quand aux œuvres de mon invention, je ne les estimoi’ dignes de se monstrer au jour, pour comparoistre devant ces divins espris Tholozains, Masconnois, et autres : sentant mon style tellement refroidy, et alteré de sa premiere forme, que je commence moymesmes à le descongnoistre : mais voyant quelques miens escriz par une infinité de copies tellement depravez, que je ne les pouvoy, ny devoy laisser plus longuement en tel estant, j’ay bien voulu en recuillir une partie des moins malfaictz : attendant l’entiere edition de tous les autres, que j’ay deliberé (afin de ne mesler les choses sacrées avecques les prophanes) disposer en meilleur ordre, que devant : les comprenant, châcun selon son argument sou’ les tiltres de LYRE CHREST. ET LYRE PROPHA. Ce pandant, ceux cy marcheront les premiers, pour la protection desquelz, je ne les veulx dedier à plus ambicieuse faveur, qu’à l’heureuse mémoire de nostre immortelle amytié instituée premierement par quelque bonne opinion, que tu as voulu prendre de moy : et depuis entretenue par l’admiration de ta vertu, prudence, et doctrine, qui me contraignent (toutes les fois que je contemple la philosophique, et vray’ment chreztienne oeconomie de ta maison) estimer ta fortune heureuse, qui t’a pourveu d’une femme si entierement conforme à la perfection de ton esprit : et d’ung tel amy, que cete incomparable lumiere des loix, et des (12) lettres plus doulces MICHEL DE L’HOSPITAL[6] : dont les singulieres vertuz louées de toute la France, et particulierement admirées de toy, et de tous ceux, qui sont si heureux, que de luy estre familiers, seroient par moy plus laborieusement descrites, si je leur pouvoy donner quelque grace apres l’inimmitable main de ce Pyndare François PIERRE DE RONSART, nostre commun amy : des labeurs duquel (si l’Apollon de France est prospere à ses enfentemens) nostre poëzie doit esperer je ne sçay quoy plus grand, que l’ilïade.



[1] Jean de Morel d’Embrun, maître d’hôtel du roi (1510-1581). Il avait bien connu Erasme à Bâle et fréquenté les universités italiennes. Il réunit dans sa maison un salon littéraire. Il est également protégé par Guillaume du Bellay qui intervient notamment pour que lui soient restitués des papiers confisqués. Du Bellay, Ronsard, Dorat, Scévole de Sainte-Marthe lui ont dédié des ouvrages. V. Abbé A. Sauret, Essai historique sur la ville d’Embrun 1860, réimpr. 1901.

 

[2] Marguerite de Navarre. Jean de Morel est officier de sa maison.

[3] Louis des Masures (c. 1515 – 1574), poète protestant auteur de traductions, d’une tragédie biblique et de plusieurs pièces poétiques. Il avait traduit l’Enéide en vers.

[4] V. Ovide, Héroïdes, ep. VII.

[5] Traduit par Corneille, cela donne : « Quel malheur en maris, pauvre Didon, te suit !/ tu t’enfuis quand l’un meurt, tu meurs quand l’autre fuit ».

 

[6] Michel De L’hospital (1505-1573), Premier président de la Chambre des Comptes de Paris (1555-1560), puis Chancelier de France (1560-1573)

 

Neemt aan het leven van de website deel !